
J’anime régulièrement des masterclass sur le métier de formateur et sur Qualiopi. Et il y a un sujet qui revient à chaque session, sans exception : le portage de certification.
« Est-ce que je peux passer par un organisme déjà certifié au lieu de me certifier moi-même ? »
La question est légitime. Et la réponse n’est pas aussi simple que certains voudraient le faire croire.
Pour certains, c’est une vraie stratégie de démarrage. Pour d’autres, c’est un moyen commode de contourner le système. Et entre les deux, il y a un cadre réglementaire qui s’est considérablement durci ces deux dernières années.
Alors, le portage de certification Qualiopi : solution intelligente ou impasse déguisée ? Regardons ça de plus près.
Le portage de certification, c’est quoi exactement ?
Le principe est simple. Un organisme de formation certifié Qualiopi « porte » administrativement votre formation. Concrètement, c’est lui qui contractualise avec le client, qui émet la convention, qui facture, et qui rend des comptes aux financeurs. Vous, vous animez la formation. Et vous reversez une commission, généralement entre 20 et 30 %, à l’organisme porteur.
Dit autrement : vous êtes à la fois apporteur d’affaires et sous-traitant. Vous trouvez le client, vous délivrez la prestation, mais c’est l’organisme porteur qui signe.
Il ne faut pas confondre ça avec la sous-traitance classique. Dans un schéma de sous-traitance « normal », l’organisme certifié a son propre catalogue et fait appel à vous pour une mission précise, sur son propre programme, avec ses propres clients. Le portage, c’est l’inverse : le client est le vôtre, mais il passe par la structure de l’autre.
Cette nuance n’est pas seulement sémantique. Elle a des conséquences juridiques, financières et stratégiques très concrètes.
Ce que dit le droit, et ce qu’il ne dit pas
Le cadre réglementaire du portage a beaucoup bougé, surtout depuis le décret n°2023-1350, applicable depuis le 1er avril 2024. Voici ce qu’il faut retenir, en trois couches.
Pour les formations financées par le CPF
C’est le changement majeur. Depuis avril 2024, le sous-traitant qui intervient sur une formation inscrite au CPF doit lui-même être certifié Qualiopi. La seule exception concerne les micro-entrepreneurs dont le chiffre d’affaires est inférieur à 77 700 € HT par an.
Autrement dit : le portage « classique » est mort pour le CPF. Si vous n’êtes pas certifié, vous ne pouvez plus intervenir en sous-traitance sur une action CPF, sauf à rester sous le seuil micro. Et la sous-traitance en cascade, c’est-à-dire sous-traiter une action qu’on a soi-même reçue en sous-traitance, est désormais interdite.
Le législateur a été clair : l’objectif est de mettre fin au portage comme stratégie de contournement.
Pour les formations financées par les OPCO, FAF ou France Travail
Ici, pas d’obligation de certification pour le sous-traitant. Le portage reste légal. Mais, et c’est un « mais » important, le donneur d’ordre (l’organisme certifié) reste pleinement responsable de la qualité de la prestation. L’indicateur 27 du référentiel Qualiopi lui impose de prouver qu’il pilote effectivement ses sous-traitants.
Le contrat de sous-traitance
Dans le cadre du CPF, l’article R. 6333-6-2 du Code du travail impose un contrat écrit entre le donneur d’ordre et le sous-traitant. Ce contrat doit comporter sept mentions précises : les missions confiées, le contenu et la sanction de la formation, les moyens mobilisés, les conditions de réalisation et de suivi, la durée, la période de réalisation et le montant de la prestation. Sans contrat conforme, l’activité est hors cadre légal.
Pour les financements hors CPF (OPCO, FAF, France Travail), le décret ne s’applique pas directement. Mais je vous recommande fortement de reprendre ces sept mentions dans tous vos contrats de sous-traitance, quel que soit le financeur. Pourquoi ? Parce qu’en audit, l’indicateur 27 impose au donneur d’ordre de démontrer qu’il pilote ses sous-traitants. Un contrat qui explicite clairement les missions, les moyens et les conditions de suivi, c’est exactement ce que l’auditeur attend. C’est une preuve de maîtrise. Plus les attendus du sous-traitant sont clairement définis dans le contrat, plus la lecture en audit est fluide, et plus votre conformité est solide.
L’œil de l’auditeur
En audit, l’indicateur 27 est l’un de ceux qui fait le plus de dégâts. Non pas parce qu’il est compliqué, mais parce que beaucoup d’organismes le traitent comme une formalité.
Ce que je vois souvent ? Un contrat avec une clause du type : « L’organisme sous-traitant s’engage à respecter le système qualité de l’organisme et les indicateurs du Référentiel National Qualité. » Point. Une ligne. C’est un peu léger.
Cette phrase ne dit rien de concret. Elle ne précise pas comment le sous-traitant est sélectionné, quels outils il doit utiliser, quels documents il doit produire, ni comment le suivi est organisé. C’est une déclaration d’intention, pas une preuve de pilotage.
Ce que je cherche, ce n’est pas un contrat dans un tiroir. C’est la preuve d’un pilotage effectif. Comment avez-vous sélectionné ce sous-traitant ? Sur quels critères ? Comment vous assurez-vous qu’il respecte vos engagements qualité ? Où sont les traces de suivi ?
Si le responsable de l’organisme me dit « On lui fait confiance, il est bon », c’est insuffisant. La confiance ne se documente pas. Un processus de sélection, un suivi des compétences, une intégration dans la démarche qualité : ça, ça se documente.
Et pour les structures qui font du portage à grande échelle, le risque est démultiplié. Plus vous avez de sous-traitants, plus l’auditeur va creuser. Plus la preuve de maîtrise doit être solide.
Avantages et inconvénients du portage : le vrai bilan
Posons à présent les choses à plat. Le portage a des atouts réels, mais aussi des angles morts que beaucoup sous-estiment.

Ce que le portage vous apporte :
- Un accès immédiat aux financements (OPCO, FAF, France Travail) sans être vous-même certifié
- Pas d’investissement temps et argent dans la certification
- Un bon tremplin pour démarrer votre activité en attendant de vous certifier
Ce que le portage vous coûte, au-delà de la commission :
- Une commission de 20 à 30 % sur chaque prestation. C’est le coût visible.
- Votre client devient celui de l’OF porteur. Contractuellement, vous n’existez pas dans la relation. Si demain vous quittez le portage, le client reste chez l’organisme.
- Aucune maîtrise sur les processus qualité appliqués à vos formations. C’est l’organisme porteur qui décide comment les choses se font.
- Une zone grise réglementaire : la certification Qualiopi couvre l’intégralité du périmètre NDA de l’organisme porteur. Pas le vôtre.
- Une dépendance totale : si l’OF porteur perd sa certification, vous perdez vous aussi vos financement. Du jour au lendemain.
- Et un détail que beaucoup oublient : même en portage, vous devez appliquer des exigences qualité. Mais pas les vôtres : celles de l’organisme porteur, qu’il a définies pour sa propre certification Qualiopi. Émargements, évaluations, traçabilité, processus de suivi : ce sont ses règles, pas les vôtres. Et là-dessus, vous n’avez pas le choix. La charge administrative ne disparaît pas. Elle est simplement dictée par quelqu’un d’autre.
Portage vs Qualiopi : faisons le calcul
C’est souvent le nerf de la guerre. « Se certifier, ça coûte cher. » Vraiment ? Regardons les chiffres.
Ce que coûte Qualiopi
Le coût de la certification dépend de plusieurs facteurs : la taille de l’organisme, le nombre de sites, les catégories d’actions à certifier, le certificateur choisi, et si vous êtes accompagné ou non. Mais pour un formateur indépendant ou une petite structure avec une seule catégorie d’action, voici l’ordre de grandeur, sur la base d’un tarif journalier d’audit d’environ 980 € HT :
- Nouvel entrant (1er cycle de 3 ans) : audit initial (1 jour) + audit de surveillance (1 jour) + frais de gestion (100 à 150 €) = environ 2 080 € HT, soit environ 690 € par an
- Cycles suivants (renouvellement) : audit de renouvellement (1,5 jour) + frais de gestion (100 à 150 €) = environ 1 590 € HT, soit environ 530 € par an

Prenons deux profils de formateurs avec une commission de portage à 20 %.
Formateur avec un TJM de 400 € HT :
Sur chaque jour facturé, 80 € partent en commission. Il vous reste 320 €. Le seuil de rentabilité de Qualiopi, c’est-à-dire le nombre de jours à partir duquel la certification vous coûte moins cher que le portage, se situe autour de 15 jours de formation par an.
Formateur avec un TJM de 900 € HT :
La commission grimpe à 180 € par jour. Le seuil de rentabilité tombe à environ 8 jours de formation par an.
Et si on met ça en perspective sur un an ?
Ces seuils de rentabilité sont vite atteints. Voici ce que ça donne en fonction de votre chiffre d’affaires annuel en formation :
| CA annuel en formation | Commission portage (10%) | Commission portage (20%) | Coût annuel Qualiopi |
|---|---|---|---|
| 5 000 € | 500 € | 1 000 € | 690 € |
| 10 000 € | 1 000 € | 2 000 € | 690 € |
| 20 000 € | 2 000 € | 4 000 € | 690 € |
| 30 000 € | 3 000 € | 6 000 € | 690 € |

La colonne de droite ne bouge pas. C’est tout l’enjeu : le coût Qualiopi est fixe, le coût du portage est proportionnel à votre activité. Plus vous travaillez, plus l’écart se creuse, en faveur de la certification.
Et 5 000 € de CA en formation, pour donner un ordre de grandeur, c’est 5 jours de formation pour 5 personnes à 30 €/h. On n’est pas sur des volumes délirants.
Alors, portage ou certification ?
La réponse dépend de votre situation. Et c’est justement pour ça qu’il ne faut pas la transformer en dogme.

Le portage a du sens quand :
- Vous démarrez votre activité et vous n’avez pas encore le volume pour justifier une certification
- Votre activité de formation est faible ou ponctuelle, ce n’est pas votre cœur de métier
- Vous avez une opportunité ponctuelle avec un financement OPCO et vous avez besoin d’une solution rapide
- C’est une solution transitoire, en attendant votre propre certification
Il faut en sortir quand :
- Votre activité de formation devient régulière
- La commission annuelle dépasse le coût annuel de Qualiopi, et comme on l’a vu, ça arrive vite
- Vous perdez des clients qui veulent contractualiser en direct avec vous
- Vous voulez maîtriser vos propres processus et votre image
Le portage comme tremplin, pas comme destination
Si je devais résumer en une phrase ce que j’observe sur le terrain : le portage est un bon point de départ, mais un mauvais plan de carrière.
C’est un outil pertinent pour tester le marché, sécuriser ses premières prestations financées, et apprendre les rouages de la formation professionnelle sans porter seul toute la charge administrative. Mais s’y installer durablement, c’est construire sur le terrain de quelqu’un d’autre. C’est accepter de ne jamais maîtriser sa relation client, ses processus, son image.
Et avec le durcissement réglementaire en cours (extension de Qualiopi à tous les OF préparant à une certification RNCP/RS, fin du portage CPF, exigences renforcées sur la sous-traitance dans la future V10 du guide de lecture), la fenêtre se réduit.
Le vrai investissement, ce n’est pas les 2 000 € de l’audit. C’est le temps que vous prenez pour structurer votre activité. Et ça, le portage ne le fera jamais à votre place.
Vous hésitez entre portage et certification ? Vous voulez comprendre ce que Qualiopi implique concrètement pour votre activité ? Prenez rendez-vous pour un entretien découverte.
